Le Courrier des Balkans, le portail francophone des Balkans | Moldavie : « ici, on ne fait pas de politique, mais de la géopolitique »
Les électeurs moldaves vont retourner aux urnes le 28 novembre. Professeur de sociologie à l’université de Bucarest, conseiller du président intérimaire moldave Mihai Ghimpu, Dan Dungaciu revient sur « l’exception » moldave : sous-développement, divisions internes, influence de la Russie, relations complexes avec la Roumanie. Interview.
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Dan Dungaciu
Regard : Quelle est la situation politique en République de Moldavie ? Quel a été l’impact de l’échec du référendum de septembre ?
Dan Dungaciu (D.D.) : En République de Moldavie on ne fait pas de la politique, mais de la géopolitique. Comprendre ce pays, c’est avant tout comprendre ses relations avec les pays les plus proches. C’est aussi comprendre les intérêts de l’Union européenne dans la région de la mer Noire, ceux de la Roumanie, de la Russie ou des Etats-Unis. Depuis l’échec du référendum de septembre, la Moldavie a beaucoup perdu en termes d’image vis-à-vis de Bruxelles et des discussions sur un possible avenir européen pour le pays. Ceci dit, la participation, qui fut de l’ordre de 30%, n’a pas été si mauvaise, d’autant que le parti communiste a boycotté le référendum. Et le fait que le référendum ait échoué pourrait, de façon paradoxale, mobiliser les électeurs en faveur de la coalition pro-européenne. Car la population dans son ensemble était en faveur d’une élection du président par vote direct.
Regard : Le Parti communiste reste néanmoins très influent…
D.D. : La République de Moldavie est un cas à part. Environ 30% des électeurs votent effectivement pour les communistes sans être nécessairement d’orientation communiste. En 2001, Vladimir Voronine a gagné les élections grâce à un programme pro russe, comme le président Koutchma en Ukraine. Il était même question à l’époque que la Moldavie fasse partie d’une union avec la Russie et la Biélorussie. A l’inverse, en 2005, la situation géopolitique a mené Voronine à tenir un discours plutôt pro-européen, ce qui lui a permis d’être réélu pour un second mandat. Le président géorgien Mikheil Saakashvili avait alors déclaré que la révolution orange en Moldavie n’avait eu lieu que dans la tête de Voronine, et non pas dans la rue. Tout cela pour dire qu’indifféremment du programme qu’ils avancent, les communistes continuent de recueillir environ 30% des suffrages. Plus qu’un résultat électoral, c’est un fait anthropologique. Ceci étant, l’électorat anti-communiste se fait davantage entendre, notamment chez les jeunes. En 2007, les partis non communistes ont nettement gagné les élections locales avec 54% des suffrages. A noter que Chişinau, la capitale, n’a jamais été aux mains des communistes. Aujourd’hui, son jeune maire libéral Dorin Chirtoaca donne de l’espoir.
Regard : Qui sont ces électeurs communistes ?
D.D. : Un peu tout le monde. Vous avez des marxistes-Léninistes, des nostalgiques de Che Guevara, des pro-européens, des nationalistes moldaves, des capitalistes ou même l’Eglise… Le terme d’« euro-Léninisme orthodoxe » a même été utilisé pour caractériser cet électorat pour le moins éclectique. A noter toutefois que ce sont surtout les minorités qui votent communiste, comme les Russes, par exemple. Même ceux de Chişinau, plus sophistiqués, car ils savent qu’avec Voronine les relations avec Moscou seront maintenues et que l’union avec la Roumanie est hors de question. Sans parler de la population rurale, très « soviétisée », bien que d’origine roumaine. La République de Moldavie est véritablement un cas unique en Europe. Où voit-on des minorités qui votent pour le maintien de relations étroites avec une grande puissance officiellement étrangère ? Autre exemple, la région de la Gagaouzie, qui a proclamé son autonomie de la Moldavie. Ce sont les seuls et uniques Turcs chrétiens-orthodoxes. Mais à Comrat, la capitale, la statue de Lénine est bien en place, et le russe est la langue officielle. Tout est mélangé, on ne peut pas comprendre ce territoire avec un mode de pensée occidental.
Regard : Jusqu’à quel point le pays se sent-il lié à la Russie ?
D.D. : Le niveau de soviétisation au sein de l’espace soviétique a été plus intense précisément là où la conscience nationale était la plus faible. Les Géorgiens ou les populations des Pays baltes ont toujours su qui ils étaient, Moscou n’a eu que peu de prise. A l’inverse, la République de Moldavie n’a jamais vraiment été un Etat. Elle fut d’abord une province de l’Empire des Tsars avant de devenir une province de la Roumanie. Il n’est donc pas étonnant qu’en 1990, quand la République de Moldavie s’est constituée, le niveau de conscience nationale était très mince. Et que l’influence russe allait perdurer. Jusqu’à aujourd’hui, il n’existe pas de discours identitaire officiel clair. Un jour Voronine mettait en avant le caractère moldave du pays, de la langue moldave, notamment pour se différencier de la Roumanie ; c’était un discours ethnique. Un autre, face à la Russie, il déclarait que la Moldavie était un pays multiethnique. L’ambiguïté a toujours été la norme, car le pays lui-même est ambigu. Il est composé, d’une part, de l’ancien Voïvodat (autorité territoriale, ndlr) de la Moldavie historique, qui représente un tiers du pays, et d’autre part de la Transnistrie. Mais la Transnistrie n’a jamais fait partie du Voïvodat. Un discours pro moldave aura donc du mal à intégrer la Transnistrie.
Regard : Une union avec la Roumanie est-elle aujourd’hui possible ?
D. D. : L’idée d’union avec la Roumanie a peu de partisans. Par contre, le discours pro-roumain est très présent en Moldavie. Le président et le Premier ministre moldaves ont tous les deux reconnus officiellement qu’ils étaient roumains et qu’ils parlaient le roumain. Il est évident que la langue est la même. Au début des années 1990, il existait un unionisme avec la Roumanie qui se référait au passé, un unionisme du cœur si l’on peut l’appeler ainsi. Sans que les deux pays se connaissent vraiment. Puis est apparu un unionisme plus pragmatique, des déçus de la Moldavie, devenu le pays le plus pauvre d’Europe, qui voient dans la Roumanie un futur pour leurs enfants. Quoi qu’il en soit, l’union de la République de la Moldavie avec la Roumanie est peu probable. Ceci étant, si d’ici deux à trois ans la Roumanie redevient un pays attractif économiquement, les pulsions unionistes peuvent ressurgir, avec parallèlement des demandes de naturalisation en hausse de la part des Moldaves. Car la République de Moldavie n’est pas prête de connaître un essor économique et social à court terme.
Regard : Quelle est la situation économique du pays ?
D.D. : Sur le plan économique, il est à noter que ce gouvernement a réussi quelque chose : les retraites et les salaires des fonctionnaires sont enfin payés à temps, malgré la crise, et bien que le régime de Voronine ait laissé plus de 8 milliards de lei de déficit public. Avant les élections, les communistes avaient osé augmenter les retraites à des fins électorales, mais il n’y avait déjà plus d’argent dans les caisses. Grâce à l’aide du Fonds monétaire international et de l’Union européenne, la coalition pro-européenne a évité la catastrophe. Mais un an au pouvoir n’est pas suffisant pour attirer les investisseurs étrangers. Surtout quand le Premier ministre russe Vladimir Poutine déclare, au printemps dernier, que la situation en République de Moldavie n’est pas bonne du tout, que le pays est sur le point de devenir un autre Kirghizistan... Par ailleurs, beaucoup de Moldaves sont partis à l’étranger, il y a peu de main-d’œuvre. Sans parler du fait que les terrains ne peuvent toujours pas être vendus à des étrangers. Comment la Moldavie pourrait-elle connaître la croissance dans de telles conditions ? Les gens « tiennent » grâce à l’argent envoyé par leurs proches depuis l’étranger. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il n’y a jamais de grèves virulentes en Moldavie.
La République de Moldavie, un État en quête de nation
Un livre de Matei Cazacu et Nicolas Trifon
Editions Non Lieu, septembre 2010, 448 pages, 25 euros.
Vingt ans après la proclamation de son indépendance, la République moldave est toujours là, son maintien ne manquant pas de désavouer ses détracteurs. L’Etat moldave, devrait-on plutôt dire en parlant de ce pays de quatre millions d’habitants enclavé entre l’Ukraine et la Roumanie, puisque la nation moldave continue à être traversée de tendances contradictoires et à faire l’objet d’âpres controverses. Pourtant, la moldavité a été promue tous azimuts, surtout par les dirigeants du Parti des communistes de Moldavie au pouvoir entre 2001 et 2009...
Ecoutez une interview de Nicolas Trifon sur Balkanophonie
Regard : Le problème de la Transnistrie semble être l’un des facteurs qui freine le développement de la Moldavie, fédéraliser l’ensemble du territoire pourrait-il être la solution ?
D. D. : Quand on parle de fédéraliser la Moldavie, c’est-à-dire de rattacher, en quelque sorte, la Transnistrie à la République de Moldavie, cela sous-entend que la présence de la 14ème armée russe en Transnistrie deviendrait légitime, alors qu’elle ne l’est pas. Mais il est toujours impossible de persuader Moscou de se retirer. D’autre part, fédéraliser la Moldavie anéantirait définitivement les chances d’intégration européenne. Bucarest l’a compris et ne soutient pas ce projet. Et il est encore à voir si les discussions récentes entre la chancelière allemande Angela Merkel et le président russe Dmitri Medvedev pour régler la question transnistrienne porteront leurs fruits. Parallèlement à cela, la Transnistrie est devenue, pour la génération née à la fin des années 1980, un pays comme un autre. Cette génération-là se dit « transnistrienne », elle ne se reconnaît pas dans la Moldavie, et on ne peut pas leur reprocher d’être des « séparatistes ». Certes la majorité est évidemment pro russe, car Moscou leur garantit une protection. A noter qu’un tiers des Transnistriens ont aussi la nationalité russe.
Regard : Comment qualifieriez-vous le régime transnistrien du président Igor Smirnov ?
D. D. : Il est indiscutable que le régime d’Igor Smirnov en Transnistrie est corrompu, la structure du pouvoir est verticale, ce n’est pas une démocratie.
Regard : Y existe-t-il toujours un trafic d’armes intense ?
D. D. : Je ne sais pas si le trafic d’armes est encore très actif, il y a surtout d’autres types de trafics, notamment d’êtres humains. La Transnistrie génère beaucoup d’argent qui n’est malheureusement pas utilisé pour le développement du pays. C’est par ailleurs une région plus industrialisée que le reste de la Moldavie, Staline avait pris soin d’y installer des usines que Moscou pouvait plus aisément contrôler, et qui approvisionnaient l’armée russe. Petite parenthèse : en Occident l’Ouest est en général plus riche que l’Est, cela a toujours été l’inverse au sein de l’espace soviétique.
Regard : Concernant les relations avec la Roumanie, il semblerait que les choses aillent mieux…
D. D. : Avant, sous Voronine, tout était bloqué. Il a même eu l’intention de rompre toutes relations diplomatiques avec la Roumanie. La coalition pro-européenne au pouvoir à Chisinau a normalisé les relations. L’attitude de Bucarest de soutien pour l’intégration de la Moldavie dans l’Union européenne est par ailleurs très positive. D’autant que Bruxelles se rend enfin compte de l’importance stratégique de ce pays, après l’échec de sa politique de voisinage mise en place en 2004. L’Ukraine s’est éloignée de l’UE, sans parler de la Biélorussie qui n’est pas une démocratie.
Regard : L’Europe s’inquiète de l’octroi massif de passeports roumains aux Moldaves, qu’en pensez-vous ?
D. D. : Je ne comprends pas l’inquiétude des pays européens. Proportionnellement, les pays occidentaux ont donné beaucoup plus de passeports aux Moldaves que la Roumanie. Et puis les Moldaves n’ont pas attendu cette politique plus souple de Bucarest pour partir faire leur vie ailleurs. Il leur a suffi d’un simple visa.